03/04/2025 ssofidelis.substack.com  10min #273718

Objectif Somaliland : vers une prise de contrôle totale du trust États-Unis-Royaume-Uni-Israël ?

Par  Kit Klarenberg, le 2 avril 2025

Alors que Tel Aviv et Washington courtisent discrètement le Somaliland pour y installer les Palestiniens déplacés de Gaza, cette enclave britannique de la mer Rouge apparaît à la fois comme une base stratégique impériale et une prison à ciel ouvert pour ces derniers, à qui Londres fournit armes, entraînement et surveillance.

Ces dernières semaines, le Somaliland a fait l'objet d'une attention médiatique sans précédent en Occident. Alors que les responsables israéliens et américains s'efforcent de trouver une destination pour  déplacer de force la population de Gaza, ce territoire sécessionniste non reconnu par la communauté internationale est de plus en plus souvent évoqué comme solution potentielle.

De nombreux médias grand public suggèrent que Tel Aviv et Washington tentent discrètement de convaincre Hargeisa. Le 14 mars, le  Financial Times révélait :

"Un responsable américain informé des premiers contacts de Washington avec la présidence du Somaliland a déclaré que des discussions ont commencé sur un éventuel accord de reconnaissance de l'État de facto en échange de l'établissement d'une base militaire près du port de Berbera sur la côte de la mer Rouge".

Le président du Somaliland, Abdirahman Mohamed Abdullahi, a fait de la reconnaissance internationale son objectif  principal de politique étrangère. Depuis que le territoire a déclaré son indépendance en 1991, aucun pays ne l'a reconnu comme un État souverain. Mais à la fin de l'année dernière, avant d'entrer à la Maison Blanche, le président américain Donald Trump a  surpris tout le monde en annonçant son intention de reconnaître officiellement le Somaliland, faisant de Washington la première capitale étrangère à le faire.

Pour ce petit État isolé sur la scène internationale, la perspective d'une présence militaire américaine permanente, qui le protégerait de l' instabilité endémique de la Somalie, est sans aucun doute extrêmement séduisante, d'autant plus qu'elle serait liée à la reconnaissance officielle de l'État par une grande puissance mondiale.

Vers une nouvelle "Nakba"

Du point de vue de Washington, l'accord offrirait bien plus qu'un simple dépotoir pour Palestiniens déplacés, expulsés pour faire place au "Gaza-Lago" fantasmé par Trump. La situation stratégique du Somaliland sur la mer Rouge en fait une base idéale pour des opérations contre le Yémen.

Une telle initiative permettrait aux États-Unis de prendre pied dans la Corne de l'Afrique à un moment où les forces américaines et françaises sont  chassées du continent à une  vitesse vertigineuse.

Cela pourrait également contrebalancer la présence croissante de la Chine et de la Russie en Afrique du Nord. Pékin  a établi sa première base militaire à l'étranger à Djibouti en 2017, et s'est depuis montré un  critique agressif des politiques occidentales dans la région, tout en accueillant des navires iraniens dans ses ports.

Les stratèges de la politique étrangère de Washington ne sont pas sans savoir que la reconnaissance du Somaliland présente un intérêt stratégique. Le Projet 2025, un vaste programme politique de droite élaboré par la Heritage Foundation et destiné à servir de  feuille de route au second mandat de Trump, préconise explicitement de

"contrecarrer l'activité malveillante de la Chine" en Afrique. Il recommande notamment "la reconnaissance du statut d'État du Somaliland pour protéger la position des États-Unis à Djibouti, désormais menacée".

Encore un avant-poste néocolonial

N'oublions pas que l'intérêt de Trump pour le territoire a été rendu public bien avant que le Somaliland ne soit proposé comme site de relocalisation pour les 2,4 millions de Palestiniens de Gaza. En  novembre 2024, l'ancien secrétaire britannique à la Défense, Gavin Williamson, a annoncé qu'il a tenu des "réunions très fructueuses" avec les "responsables politiques" de Trump sur la question, se disant convaincu que la reconnaissance est imminente.

Williamson est depuis longtemps un ardent défenseur de l'indépendance du Somaliland,  effectuant régulièrement des voyages tous frais payés dans le territoire séparatiste et recevant la citoyenneté d'honneur pour ses  efforts de lobbying.

L'intérêt de Williamson expose une vérité rarement évoquée : le Somaliland est, en pratique, une colonie britannique moderne. Bien qu'il  ait revendiqué son indépendance de la Somalie en 1991 et que la Grande-Bretagne lui ait  officiellement accordé son indépendance en 1960, le territoire reste sous la coupe de Londres.

Si les Palestiniens y étaient déplacés de force, ils seraient piégés dans une énième prison à ciel ouvert, sous l'œil vigilant de forces de sécurité formées par les Britanniques avec un long passé de répression violente.

"La gestion de l'ASI"

En  avril 2019, Aktis Strategy, une entreprise sous contrat avec le gouvernement britannique, a soudainement déclaré faillite, abandonnant son personnel et ses fournisseurs à leur sort, alors qu'elle avait obtenu des dizaines de millions de livres du ministère britannique des Affaires étrangères pour des programmes de "développement" en Afrique et en Asie occidentale.

Le  Somaliland Chronicle a publié un article détaillé sur la faillite de l'entreprise, qui s'est produite alors qu'elle supervisait un "projet de réforme du secteur de la justice et de la sécurité" dans le mini-État.

Des documents officiels révèlent qu'entre 2017 et 2022, Londres a alloué  plus de 18 millions de livres sterling (environ 23,5 millions de dollars) à ce seul projet. Il s'agissait de l'un des nombreux programmes financés par le Royaume-Uni dans la région séparatiste en vue de soumettre l'architecture étatique du Somaliland (gouvernement, armée, système judiciaire, prisons, police, services de renseignement) à une gestion britannique efficace.

Les dossiers internes examinés par The Cradle révèlent l'étendue de ce contrôle.

Un document détaille comment la tristement célèbre  agence de renseignement britannique Adam Smith International (ASI) a fourni "une formation et un encadrement permanents" à l'Agence nationale du renseignement et à l'Unité d'intervention rapide du Somaliland, tout en gérant les services médico-légaux du territoire, la surveillance des frontières, et même les procédures judiciaires par l'intermédiaire du bureau du procureur général. L'unité antiterroriste créée par les Britanniques a été créée en 2012 avec des fonds du ministère des Affaires étrangères - "sous la direction de l'ASI".

Ailleurs, l'ASI se vante de son "savoir-faire avéré en matière de relations professionnelles privilégiées" avec les hauts fonctionnaires du gouvernement, les forces armées, la police, le "secteur de la sécurité" et les responsables du ministère de la Défense. Un dossier indique que la société a "déployé d'anciens conseillers militaires britanniques" pour former l'armée et les unités du renseignement des garde-côtes du Somaliland, "[encadrer] les officiers supérieurs à la gouvernance, à la gestion et à la doctrine militaire", et même rédigé un projet de loi qui a d'ailleurs été adopté.

Entretemps, l'entreprise britannique  Albany Associates s'est concentrée sur l'enseignement des mécanismes de propagande et de guerre de l'information aux dirigeants du Somaliland. Sa mission : former les ministres et les hauts fonctionnaires à générer un "flux constant d'informations" et à gérer les médias de manière proactive, pour contrer les médias indépendants.

L'entreprise a constaté que la "demande d'informations insatisfaite du public" auprès du gouvernement "sur les événements d'importance nationale" donne aux sources d'information indépendantes un poids considérable au niveau local, ce qu'il convenait de neutraliser à tout prix.

Au Somaliland, la méfiance du public vis-à-vis de son gouvernement a été alimentée par les fréquentes arrestations de journalistes et l'interdiction de certains médias. Le rôle d'Albany était donc de consolider le contrôle de l'État sur l'information, en assurant un seul discours, une seule voix, sans dissidence.

Un camp de prisonniers potentiel

Alors que l'ASI vantait ses réformes, les documents d'une autre société, Coffey International, ont brossé un tableau plus réaliste. Il ressort de ces documents que l'armée somalienne est "l'institution la plus imposante et la plus coûteuse de l'État", mais qu'elle échappe à tout contrôle, ses fonds étant probablement détournés à des fins obscures. Les abus commis par l'armée ne sont pratiquement jamais sanctionnés.

La police, quant à elle, a "un passé d'usage disproportionné de la force" et ne dispose pas d'une "unité dédiée à l'ordre public". Coffey a proposé d'en créer une au sein de l'Unité de protection spéciale, une force paramilitaire chargée de protéger les organisations étrangères et leur personnel. À l'époque, l'unité n'avait pas pour mandat de contrôler les foules ou de gérer les manifestations pacifiques.

Ce document de juillet 2015 recommandait que la police du Somaliland soit formée au Royaume-Uni par la police nationale, sur les droits de l'homme, la gestion des foules et les premiers secours. Objectif : inculquer "la proportionnalité, la légalité et la responsabilité" à l'ensemble des forces de police du Somaliland. Toutefois, si cette formation a bien eu lieu, elle n'a eu aucun impact visible.

Fin 2022, des  manifestations de masse ont éclaté dans la ville en conflit de Las Anod. Les troupes du Somaliland ont réagi avec une violence extrême, tuant des dizaines de personnes. La répression s'est intensifiée et, en 2023, l'armée du Somaliland a pilonné la ville sans discernement. Amnesty International  a qualifié cette attaque d'"aveugle", visant des écoles, des hôpitaux et des mosquées,  déplaçant des centaines de milliers de personnes et en tuant des dizaines d'autres.

C'est dans ce contexte qu'Israël et ses parrains occidentaux sont sollicités par le Somaliland : il dispose d'un dispositif de sécurité répressif, géré par les Britanniques, capable à tout moment d'étouffer toute forme de dissidence. Si Washington y installe une base pour frapper le Yémen, les Palestiniens pourraient également être pris en otage - des boucliers humains au sens littéral du terme - pour dissuader les forces armées alignées sur Ansarallah de se  venger de l'attaque.

On ne peut qu'espérer que ce plan pervers capote à la Jordan and Egypt reject Palestinians displacement and Trump’s plan • FRANCE 24 English que les précédents projets américano-israéliens d'expulser les Gazaouis vers l'Égypte ou la Jordanie.

La vraie question est maintenant de savoir si les dirigeants du Somaliland sont désespérés au point de sacrifier leurs 34 années d'indépendance pour obtenir la reconnaissance internationale assortie d'une hégémonie militaire, politique et sécuritaire totale des États-Unis, du Royaume-Uni et d'Israël.

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